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Dialogue interculturel / Intercultural Dialogue

Irène TAMBA , Center for Linguistic Research, East-Asian Languages, École des Hautes Études en Sciences Sociales

Abstract

Que retenir des trois communications de la session Cultural Identity and Variation ?

Dans un premier temps, l’impression globale est plutôt celle de trois exposés sans rapports entre eux. Car, on ne voit pas d’emblée ce qui peut relier : 1) une musique créole du Cap Vert, la Morna, que nous a fait découvrir Kay Aoki ; 2) un kata de Karate, le tenshô kata qu’a analysé Jérémie Bride ; 3) les dessins animés sportifs japonais dont Rie Inaba et Sébastien Laffage-Cosnier ont montré l’impact sur la jeunesse japonaise et française dans les années 1980-1990.

Mais, à y regarder de plus près, on ne peut manquer d’être frappé par certaines convergences. Dans les trois cas, il s’agit de jeunes chercheurs qui s’intéressent à des phénomènes particuliers d’échanges culturels propre à une petite région, un micro-secteur. Ils se situent ainsi en dehors des grands courants à visée hégémonique qui dominent aujourd’hui la recherche en sciences sociales.

Autre trait commun : une démarche syncrétique et pragmatique, dictée par leur désir de décrire et de comprendre leur objet d’études. Ils mobilisent tous les outils conceptuels disponibles sans se préoccuper des frontières qui séparent les disciplines académiques ni s’inscrire dans un cadre théorique quelconque. Ainsi, Kay Aoki ne nous décrit pas la morna d’un point de vue seulement musical avec son jeu, ses instruments, sa transmission directe. Mais il en dégage aussi la dimension culturelle, en montrant comment langue, musique, géopolitique et histoire participent au Cap Vert à l’émergence d’une identité créole. Jérémie Bride ne se contente pas de suivre l’enseignement d’un maître de karaté pour acquérir la maîtrise d’un art martial japonais. Mais il s’efforce de mettre au jour la dimension à la fois historique et esthétique qui font que les kata ne se réduisent pas à des enchaînements de mouvements stéréotypés mais s’apparentent plutôt à des gestes ritualisés qui recèlent et perpétuent implicitement l’‘esprit’ sous-tendant la pratique du karate. Quant à Rie Inaba et Sébastien Laffage-Cosnier, ils n’étudient pas simplement la représentation des sports que donnent les dessins animés pour la jeunesse à la télévision japonaise et française. Mais ils s’intéressent à leur impact éducatif à travers leur popularité auprès des jeunes et à leur adaptation à la culture de chaque pays, que révèlent, selon leur analyse, les différences de titre et les écarts de traduction.

Ces trois interventions font clairement apparaître un changement crucial dans les échanges interculturels du XXIe siècle, en attestant la coexistence de deux tendances contradictoires. D’un côté, une tendance à l’unification portée par une globalisation de plus en plus poussée et rapide du monde contemporain. De l’autre, une tendance à la diversification à travers une masse d’études individuelles, dont l’internet permet désormais, le stockage et la diffusion. Conclusion insolite : des recherches personnelles, décalées, hétérodoxes, peuvent désormais trouver une place dans une mémoire collective démultipliée. Ainsi l’histoire culturelle cesse-t-elle d’enregistrer uniquement les grands courants de chaque époque et peut-elle sauver de l’oubli des initiatives personnelles dans un foisonnement de réseaux marginaux, hétérodoxes. N’assiste-t-on pas ici à l’effet paradoxal des ‘big data’ qui sont plus aptes à traiter de cas particuliers, de singularités personnelles, qu’à établir des lois scientifiques à portée universelle ?

Le ‘style’ de ces exposés mérite aussi de retenir l’attention. Les nouvelles technologies du texte et de l’image permettent de gommer l’opposition entre la théorisation abstraite et le vécu des échanges culturels. Les outils virtuels permettent en quelque sorte une représentation hybride grâce à laquelle les chercheurs peuvent faire partager à leur public à la fois leur vécu et l’explication qu’ils en proposent. Du même coup se trouve effacée la différence de statut référentiel entre les objets d’étude. Comme l’ont bien montré Rie Inaba et Sébastien Laffage-Cosnier, les films d’animation japonais pour la jeunesse donnent vie à des champions sportifs imaginaires, souvent plus familiers aux enfants de tous les pays où sont distribués les films, que les vedettes sportives en chair et en os de chaque nation. Et ces personnages fictifs deviennent des modèles qui peuvent déclencher des engouements propices à l’éducation sportive des collégiens. C’est la construction même du réel qu’ébranle l’expansion d’un nouveau monde virtuel.

Qu’il s’agisse de pratiques communautaires localisées comme la morna du Cap Vert, ou d’une technique d’art martial comme un kata de karate ou de champions sportifs de dessins animés, chercheurs et public en partagent une connaissance virtuelle, médiatisée par des images audio-visuelles dynamiques. A tel point, que pour sortir l’univers illusoire du virtuel, Jérémie Bride a conclu sa communication en exécutant lui-même l’enchaînement des gestes constitutifs du kata qu’il venait d’analyser. Et, pour clore la session, qu’avait introduite Kay Aoki avec la présentation d’un genre musical évolutif qui reflétait les aspirations contradictoires d’une société insulaire créole, c’est à un mini-concert qu’il nous a conviés.

La chanteuse Mio Matsuda, accompagnée de ses musiciens, a exécuté des chants de son dernier album Creole Japan qu’elle a tirés d’un mixage créole de répertoires folkloriques chez les immigrants japonais de l’Afrique à l’Amérique latine.

La musique a réussi à unir l’impact des langues et des cultures en une émotion musicale aussi puissante qu’immédiate qui a transformé un colloque académique en un moment d’envoûtement collectif.