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Au-delà du dualisme / Beyond Dualism

Thierry MARTIN , Logiques de l'agir - EA 2274, University of Franche-Comté

Abstract

Lorsqu’il affirme que les applications des sciences peuvent nous permettre de “nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature”, Descartes ne prétend nullement que la connaissance scientifique confère au savant, et par voie de conséquence au technicien, un pouvoir absolu sur les phénomènes naturels. Nous sommes ici dans le registre du ‘comme si’, appliqué à la maîtrise des mécanismes naturels. Mais, la formule cartésienne installe une distance entre ‘nous’ et la nature, entre le sujet connaissant et agissant d’un côté et l’objet sur lequel il agit de l’autre. L’humanité exerce sa maîtrise sur une nature qui est autre. Qu’en est il de cette distance ?

Sans doute, le développement des sciences et des techniques, en tant qu’il accroît nos connaissances et nos moyens d’action, et donc notre pouvoir sur les phénomènes naturels, joue dans l’histoire de l’humanité un rôle à la fois émancipateur et constitutif. Émancipateur, parce que nous ne subissons pas, impuissants, les forces et conditions naturelles s’exerçant sur nous, mais nous pouvons, au moins partiellement, en réorienter les effets pour les faire servir à l’amélioration de nos conditions de vie. Constitutif, parce que nous acquérons ainsi le pouvoir de construire notre monde, matériel et social. Cette représentation, cependant, demeure abstraite, car elle oublie qu’en construisant le monde, c’est aussi nous-même que nous transformons, aussi bien physiquement que socialement et intellectuellement. Les penseurs de l’histoire et de la société au XIXe siècle l’ont clairement montré. En modifiant nos conditions d’existence, nous transformons notre rapport au monde et aux autres, et par là nous constituons une humanité différente, révélant ainsi notre condition essentiellement historique. Mais une telle représentation est compatible avec la distance qui place l’humanité d’un côté, le monde dans lequel elle déploie son action de l’autre. Elle s’inscrit dans un schéma de pensée qui maintient la séparation entre nous et la nature, entre le sujet, connaissant et agissant, et l’objet sur lequel s’applique cette action informée. Or cette distance n’existe plus, car le pouvoir dont la connaissance scientifique et technique nous fait bénéficier nous confronte au risque de notre propre destruction.

Ce ne sont pas seulement les civilisations qui savent aujourd’hui qu’elles sont mortelles, ainsi que l’écrivait Paul Valéry au début du XXe siècle, c’est l’humanité toute entière qui, par son propre développement, engendre le risque de son anéantissement. Nous savons aujourd’hui non seulement que nous avons les moyens de détruire notre monde, mais encore que cette destruction est en perspective.

L’explosion de la bombe atomique le 6 juin 1945 au-dessus d’Hiroshima ouvre une ère nouvelle, celle d’une humanité confrontée au risque absolu, celui de son autodestruction, que ne peut conjurer complètement, quoi qu’on en dise, la stratégie de la dissuasion nucléaire, comme le montre Günther Anders, et à sa suite Jean-Pierre Dupuy. Moins brutalement, les conséquences du réchauffement climatique mettent en question, sur le moyen ou le long terme, les conditions d’existence de l’humanité.

Comment se prémunir contre ces suprêmes dangers ? Par le renoncement au développement scientifique et technique ? Cette hypothèse est absurde, vaine et, pour tout dire, aussi irrationnelle qu’inhumaine. Par un effort constant de vigilance ou de précaution ? Sans doute, mais cela peut-il suffire ? Une piste s’ouvre devant nous : refuser la distance qui oppose sujet et objet, nature et culture, comme deux existences distinctes aux destins indépendants. L’avenir de l’humanité est inséparable de l’avenir de notre milieu, qu’il soit physique ou social ; l’action de l’homme sur le monde et sur les autres est une action sur lui-même. Nous sommes, collectivement comme individuellement, indissolublement solidaires du milieu, physique et humain, qui conditionne notre existence. A nous, d’en tirer les conséquences, puisque, disait déjà Pascal, face au risque, nous sommes embarqués. Nous n’avons pas le choix de ne pas choisir.

C’est à un tel dépassement des oppositions abstraites que nous invitent Augustin Berque et Corine Pelluchon.

Augustin Berque développe, sous le nom de mésologie, une philosophie des relations de l’humain à son milieu, relations constitutives de l’un comme de l’autre. Le milieu, ici, n’est pas à comprendre comme un environnement inerte, comme un simple réceptacle ; il est le tissu de relations que noue l’individu avec l’environnement naturel et culturel dans lequel il vit, et qui donne sens à son existence, milieu qui se constitue historiquement, récusant toute opposition entre nature et culture, individuel et collectif. Une telle philosophie suppose le rejet de la structure du sujet moderne abstrait, le pur cogito cartésien, hors de toute insertion dans son milieu d’existence, et du coup aussi le rejet de l’opposition abstraite entre le sujet et l’objet, comme en témoignent ses récents ouvrages, La mésologie, pourquoi et pour quoi faire ? (2014a), et Poétique de la terre (2014b).

Il s’agit également pour Corine Pelluchon de dépasser le dualisme nature - culture, sujet - objet, mais en s’installant dans le champ de la philosophie éthico-politique pour développer, à partir d’une éthique de la vulnérabilité et de l’autonomie d’une part, d’une philosophie politique responsable de soi et de l’environnement d’autre part, une philosophie de la corporéité, que développe son dernier livre, Les nourritures (2015). Penser solidairement un projet démocratique et une éthique environnementale, en révélant ainsi l’intrication de l’humain et du naturel, tel est le projet de Corine Pelluchon.

Oeuvres citées

  • ANDERS Günther ([1995] 2008). Hiroshima est partout (orig. Hiroschima ist überall. Munich : C. H. Beck). Préface J.-P. Dupuy Paris : Seuil.
  • BERQUE Augustin (2014a). La mésologie, pourquoi et pour quoi faire ? Nanterre La Défense : Presses universitaires de Paris Ouest.
  • BERQUE Augustin (2014b). Poétique de la terre. Paris : Belin.
  • DESCARTES René ([1637] 2008). Le Discours de la méthode [Discourse on the Method]. Paris : Garnier-Flammarion.
  • PASCAL Blaise (1670). Pensées, Pensée 418 (Lafuma) - 233 (Brunschvicg).
  • PELLUCHON Corinne (2015). Les nourritures. Paris : Seuil.
  • VALÉRY Paul ([1924] 1978). Variété 1. Paris : Gallimard.